Archives de Catégorie: Critiques

DNA|Reflets du samedi 8 juin

La Presse en parle !!

Très bel article de Vénéranda Paladino sur Les aventures d’un romancier atonal, paru ce jour dans le supplément « Reflets » des Dernières Nouvelles d’Alsace (édition du 8 juin 2013 : on trouvera aussi sur la même page un entretien audio mené par Vénéranda Paladino avec le traducteur Antonio Werli)

Rappel des rencontres à venir :

Rencontres en librairie à Strasbourg pour la sortie du roman, avec Antonio Werli (le traducteur) et Benoît Virot (l’éditeur).
vendredi 14 juin à 18h30Librairie du Monde Entier (L’Aubette, place Kléber) : présentation et lecture atonales
vendredi 14 juin à partir de 20h30Maison de l’Amérique Latine (rue de la course) : after latino (lecture bilingue, restauration argentine, entrée libre)
samedi 15 juin de 12h à 14hLibrairie Chapitre 8 (rue de Verdun) : repas littéraire chez « Patrick » (sur réservation, contacter le libraire)
samedi 15 juin à 16hLibrairie Des Bateliers (rue Modeste Schickelé) : présentation et lecture.

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DNA 8 juin

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Une machine de guerre contre la peine

Sur La hija de Kheops [Emece, Buenos Aires, 1989]

Par César Aira

Traduction de l’Espagnol : Guillaume Contré

Laiseca est un macroscopiste : il voit les choses en grand format et il les voit de très près. Par exemple l’Histoire, qui est immense et pleine de pyramides, de murailles de Chine, de tours de Babel, de campagnes de Russie et autres démesures du même tonneau. Et plus la chose est grande, plus l’énigme l’est aussi : pourquoi construire une pyramide énorme et très haute ? Pourquoi, plus généralement, faire des énormités ? Pourquoi y a-t-il eu une Histoire ? Ou bien, pour commencer là où il le faut : pourquoi écrire un roman ? Sur ce dernier point, il y a une philologie domestique.

La hija de Kheops (La fille de Kheops) est né d’une anecdote que Laiseca a savourée avec délectation pendant des années. La fille du pharaon, en effet, pour contribuer au financement de la grande œuvre publique entreprise par son papa, a pratiqué la prostitution. En plus du paiement normal pour ses prestations, qui s’en allait former le fond pro-pyramide, elle exigeait de chacun de ses clients le don d’une pierre qui serait destinée à l’élévation de sa propre pyramide. Le meilleur de l’histoire, c’est qu’à la fin de sa vie, elle avait réussi à en élever une, pas aussi grande que l’officielle, mais de dimensions respectables.

Alors qu’il allait commencer à écrire (j’ai été témoin du processus), Laiseca a dû affronter un dilemme qui lui a coûté d’épuisantes réflexions : la Pyramide, ce « grand joyau » qui protégerait l’Egypte pour toute l’éternité, c’était ce que le pharaon pouvait faire de mieux, de cela Laiseca ne doutait pas. Mais pour la faire, il fallait la faire bien, ce qui impliquait un sacrifice prolongé, une génération ou deux d’égyptiens qui vivraient dans la plus grande austérité, sans même pouvoir boire de la bière. La bière était la clé du problème. Durant des mois, dans un bar du quartier de l’Once appelé El Rubi, Laiseca tourna et retourna la question, face à – précisément – de fraîches bouteilles de bière. Les sacrifices valent-ils la peine ? Peut-on vivre sans joie ? Et la vie aboutirait-elle à quelque chose ? Kheops, dans son effort justifié pour être un Mozart, n’aurait-il pas finit par être un chichi [1] ? Un pharaon mystique a-t-il le droit de priver les plus pauvres de ses sujets de ce plaisir ?, se demandait Laiseca, mortellement sérieux, mortellement pensif, son verre de bière en main.

C’étaient des questions bien trop importantes pour y répondre seulement par des mots. Le roman le ferait. Et un jour, voilà que celui-ci était déjà en marche. Après tout, le travail de Laiseca ce n’est pas l’Histoire, mais son opposé, le Bonheur. Laiseca est comme Rousseau (ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau), mais quand l’Histoire à donné à Jean-Jacques l’opportunité de créer un monde, le monde où nous vivons, elle a joué à Laiseca le mauvais tour de faire de lui un créateur de mondes dans un monde déjà fait. Dès lors, la littérature est devenue pour lui une nécessité. Et la littérature chez lui est une machine de guerre contre la peine. S’il ne peut pas construire de Pyramides, il peut en revanche créer des exorcismes, et il sait les faire vraiment grands et vraiment efficaces.

« J’en suis à la page quatre cents, et c’est seulement maintenant que je commence à dire ce que je voulais dire », affirme typiquement Laiseca quand il se met à écrire. Il s’agit là d’une fatalité qui n’admet pas d’exceptions. Avec La hija de Kheops néanmoins, il a eu recours à un truc très efficace pour entrer directement dans le vif du sujet : les quatre cents, ou cinq cents, ou mille pages préalables, c’est Mika Waltari qui les lui a écrites, et ce sont celles qui composent Sinouhé l’Egyptien, son roman préféré. Cela ne devrait pas nous surprendre, car rapprocher lecture et écriture jusqu’à ce que les deux se confondent est peut-être l’opération littéraire par excellence (de plus, Laiseca s’était déjà entraîné avec les Poemas chinos).

La hija de Kheops est une odyssée de la contiguïté. Ce n’est pas seulement la lecture et l’écriture qui s’approchent : tout le reste le fait aussi, depuis l’idée même de faire la pyramide – qui naît d’un rêve, avec la conscience exagérément collée à elle-même – jusqu’à l’amour, en passant par la magie. La contiguïté contamine tout. L’Egypte et l’Argentine s’approchent jusqu’à se toucher, non pas parce qu’il y aurait des anachronismes (il n’y en a pas dans ce roman), mais selon la logique du Bonheur qui rend contiguë la possibilité et l’acte. À partir de là, l’Histoire elle-même s’éclaire : comment autant de ces énormités ont-elles pu voir le jour ? Très facile : parce que quelqu’un a pensé qu’elles étaient possibles. La littérature prend la relève de la réalité, mais sans la supprimer, loin de là. Le « réalisme délirant » de Laiseca est très réel.

Les couples formés par la contiguïté chez Laiseca sont de deux types. En premier lieu, il y a le couple d’amants, la proximité absolue de l’amour, ici magnifiée par l’inceste. En deuxième lieu, le couple formé par le Chef de l’Etat et son Premier Ministre (ou conseiller, ou général, ou grand prêtre). Là, il y a des contiguïtés intermédiaires : le Savoir, le Mythe, l’Histoire. Par contre, le Pouvoir – qui a première vue semble être le thème exclusif de la fiction laisequienne – est en réalité latéral et auxiliaire. Le Pouvoir c’est la volonté (qu’un clochard possède à l’égal d’un empereur), et la volonté n’est rien de plus que le mouvement, que Laiseca envisage toujours comme une stratégie belliqueuse pour atteindre le bonheur. Le bonheur serait, en fin de compte, le rapprochement de tout, la mort des distances, la précipitation de tous les possibles dans l’Evènement. Le temps, alors, disparaîtra, comprimé en un instant édénique où pourront êtres célébrées les noces cosmiques de Kheops et de sa fille. Les années nécessaires à la construction de la Pyramide ne sont rien d’autre que le prix à payer pour le sauvetage du temps, séquestré par tout ces chichis qui ne manquent jamais à l’appel. Et quand tout annonçait austérité, sacrifice et espoir, il s’avère que ces années sont celles du plus intense bonheur. Car dans celles-ci se reflète quelque chose de plus, un futur si lumineux qu’il en devient presque impensable. Les gens sont heureux car ils vont être heureux, et vice-versa. Et quand cette grande géométrie se consomme, quand l’auteure nietzschéenne de l’éternité illumine le joyau du désert… alors Laiseca se tait, avec un sourire mystérieux. Il ne s’est pas proposé de tout dire, loin s’en faut. Et, de plus, il s’avère qu’il n’est plus un adolescent en attente de gloire. C’est un artiste mature, consommé, l’auteur de Los Sorias, un des plus grands romans du XXe siècle, et il n’a plus rien à attendre. Et quant à nous lecteurs, qui avec toute cette affaire nous sommes retrouvés excessivement près de notre désir, que pouvons-nous attendre ? Devons nous attendre quelque chose ? Une seule chose, peut-être : que jamais ne nous manquent les chefs d’œuvres qui renouvèlent notre soupçon de la consommation du temps. Et qui pourrait douter que La hija de Kheops est un chef d’œuvre ?

[1] « Mozart » et « chichi » sont deux concepts centraux dans la cosmogonie laisequienne. Il s’agit bien entendu des notions de bien et de mal, le « Mozart » étant le grand homme, l’artiste génial, par opposition à « l’anti-être » – parfois également nommé « anti-Mozart » – et à ceux qui en subissent l’influence négative, les « chichi ». [NdT]

Ce texte fut originellement publié dans la revue littéraire Babel, Buenos Aires, deuxième année, N°12, octobre 1989, dans la section Livre du mois. Cette revue, à l’existence éphémère et parfois polémique, contribua largement à faire connaître certains des auteurs les plus importants de la littérature argentine contemporaine (Sergio Chejfec, Daniel Guebel, Sergio Bizzio, Luis Chitarroni, Alan Pauls, Martin Caparros…).

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Le monstre ou l’artiste ou les deux à la fois

(texte initialement paru sur le blog de Guillaume Contré : L’Escalier des Aveugles, en avril 2012)

Su turno – Alberto Laiseca [Mansalva, Buenos Aires, 2010]

Publié initialement en 1976 puis disparu de la circulation jusqu’à ce qu’en 2010 l’éditeur indépendant Mansalva le ressorte des cartons, Su turno (titre que l’on pourrait traduire par « C’est votre tour »), premier roman déjà parfaitement maîtrisé d’un des auteurs argentins les plus injustement méconnus hors des frontières de son pays, Alberto Laiseca, est un de ces livres qui s’ils sont court en taille (ici à peine 120 pages) semblent à l’heureux lecteur dépasser largement cette réalité bassement objective pour se transformer en un mille-feuilles difficilement épuisable.

Laiseca n’a à ma connaissance jamais été traduit en français (et peut-être bien même jamais été traduit tout court). C’est incompréhensible. Son œuvre, qu’il auto-définit comme relevant d’un « réalisme délirant », est un parcours hilarant et effrayant, baroque (le gros mot est lâché), au cœur d’un nœud de violence, de sexe, de politique, de lutte de pouvoir, un univers obsessionnel voire compulsif, ludique et parodique (le goût pour la parodie étant probablement un courant majeur au sein de la littérature argentine — César Aira, Rodolfo Fogwill, Sergio Bizzio, Daniel Guebel, Diego Vecchio, etc), paranoïaque et exhaustif, intellectuel et humoristique (une bonne définition pour une littérature parodique de qualité, la parodie, mesdames messieurs étant une affaire sérieuse). La langue y joue sur tous les plans, truffée d’allitérations et de jeux de mots, allant des milles éclats de l’argot jusqu’aux transparences zen, se faisant néologique quand il le faut ou précise jusqu’à l’excès quand là aussi cela s’avère nécessaire, mais restant toujours lisible, divertissante au sens noble du terme, le texte ne tombant jamais dans le démonstratif et semblant fuir comme la peste toute velléité à nous en mettre « plein la vue ». Pour aussi chahutée et excessive qu’elle soit, la langue chez Laiseca n’en est pas moins d’une surprenante fluidité.

C’est avec la publication de l’imposant Los sorias en 1998, que Laiseca s’imposera dans son pays comme une figure pour le moins difficilement contournable. Fort de ses 1300 pages, Los sorias est le livre le plus long d’une littérature plutôt portée — Borges oblige — sur la concision, et est aussi un manuscrit à l’histoire rocambolesque (10 ans d’écriture, plus de 15 d’attente avant d’être enfin publié, écrit dans une précarité économique certaine, etc etc) qui circulera entre de nombreuses (bonnes) mains avant impression, et qu’un Ricardo Piglia, dans une préface devenue fameuse, qualifiera de « meilleur livre argentin depuis Les sept fous de Roberto Arlt ». Mais concentrons-nous donc sur Su turno, première balise à la mer lancée par notre auteur, et qui contient déjà largement ce qui va venir.

L’intrigue, ébouriffée, parcourt une Amérique de la prohibition non pas fantasmée mais construite à partir de son imagerie hollywoodienne que l’on pourrait qualifier d’Épinal, un univers de roman noir magnifié par le délire et le débordement (on sent bien que Laiseca est parfaitement insensible à tout rêve (nord-)américain, et que ce qui l’intéresse de l’Oncle Sam c’est sa force de frappe médiatique, sa capacité à s’auto-caricaturer pour mieux se vendre à l’export) et fait se confronter deux figures-clichés/archétypes : le policier influent et corrompu et le maffieux en guerre contre son clan. Soit le commissaire délirant John Craguin et le maffioso en rupture de ban Earl « Stand de tir » O’Connor, italien d’opérette mais véritable fou furieux à l’ambition démesurée. Ces deux caractères forts sont comme qui dirait les deux faces de la même monnaie, celle d’une Amérique effrayante par sa violence exacerbée, par sa misère sociale, par son iniquité. L’Amérique du pouvoir et de l’argent. Du pouvoir visible et du pouvoir caché, de la brutalité raffinée qui des deux cotés mène la danse. Une Amérique de polars, de comics, de cauchemars hilarants dans une mégalopole en perdition. Cette Amérique est évidemment pure caricature, la caricature semblant être dans ce livre le nerf de la guerre, la meilleure plateforme à partir de laquelle déployer un roman à l’humour pervers, où les violences et tortures qui y sont décrites avec force détails pourraient aussi bien sûr se lire comme une métaphore de la situation de l’Argentine à l’époque où le livre fut publié — 1976 donc — année de la prise de pouvoir du général Videla et de sa junte mortifère. Mais l’action du livre est trépidante, l’humour permanent, la langue versatile, le sexe sadien, et les morts par grappes au cour de tueries rocambolesques qui ont la beauté de leur perfection s’accumulent sans coups férir, et si le livre semble refléter le moment où il fut écrit, il n’en porte fort heureusement pas la marque, cette lourdeur que l’on pourrait voir émaner d’un texte qui voudrait/prétendrait témoigner d’une réalité hostile. Laiseca, nous l’avons dit, est à son aise dans la métaphore exacerbée, la parodie truculente. Son livre est tout sauf un témoignage ou le seul fruit d’un moment historique particulier. C’est plutôt un livre qui, écrit dans une certaine ambiance délétère, en porte inévitablement la trace.

Le rapport qui relie les deux personnages est fait d’admiration-rejet, de respect mutuel et d’honneur pointilleux jusqu’à la brisure, jouant de ce poncif de la perméabilité entre truand et flic, et d’eux émane cette forme d’excentricité absolue, sans limite, qui les rapprochent de l’image de l’artiste, du créateur démiurge, génial ou infâme jusqu’à dérailler. Les multiples descriptions de procédés aussi farfelus qu’ils sont inventifs développés lors des séances de torture ou interrogatoires par le commissaire Craguin — qui va jusqu’à interroger les cadavres — ou l’exposition détaillée des exactions, manipulations et tactiques diverses et fascinantes du maffieux O’Connor pour prendre le pouvoir définitif sur toute la maffia d’Amérique pourraient à la limite nous évoquer une version trash, borderline, de la visite du jardin aux machines hallucinantes de Martial Canterel dans le Locus Solus de Raymond Roussel. Les deux personnages de Laiseca sont emportés tous deux par une même quête d’absolu, experts en orfevrerie du délire. L’affrontement, qui en douterait, sera sanglant. Ainsi, Su turno est autant un livre sur le mal que sur la beauté, un livre sur l’ingéniosité qui permet d’accéder à l’un ou à l’autre, mais toujours convulsivement. Un livre romantique aussi, et un peu tragique, la destinée de ces deux monstres ayant une inéluctabilité toute shakespearienne.

Il règne dans ce livre une sorte d’anti-lyrisme aussi exacerbé que sont touffues les moustaches de son auteur, et je dis lyrisme non pas dans le sens d’une envolée lourdaude les cheveux dans le vent, perché là-haut sur le mont Misère, contemplant avec dédain et affliction les travers de la société humaine, non, mais plutôt dans la puissance de cette langue, sa capacité à convoquer la violence insoutenable et le dérisoire quotidien d’un même geste, un geste nullement ampoulé, plutôt un geste précis, net et grandiose comme des walkyries wagnériennes. La figure de Wagner est d’ailleurs régulièrement convoquée ici, nouvelle métaphore ambiguë de la figure de l’artiste. andre-gill-richard-wagner-splitting-the-ear-drum-of-the-world-illustration-in-l-eclipse-n-6242864-0Wagner c’est l’artiste comme excès, fascinant, infâme, tel le commissaire John Craguin lorsqu’il fait résonner à plein tube les airs du grand compositeur au rythme des lumières d’aveuglants projecteurs, lors de l’interpellation d’un criminel en fuite réfugié en haut d’un immeuble. Une interpellation comme mise en scène pure, le cinéma d’un réel qui irait trop loin, témoin de la folie des grandeurs d’un commissaire en pleine société du spectacle macabre. Mais Wagner c’est aussi, disais-je, l’artiste comme absolu, la force de résistance à tous les « anti-Mozart » — pour reprendre une formule ou leitmotiv typique de Laiseca — puisqu’il est ici défini par ce sophisme étrange : « Wagner est le Mozart de la musique », soulignant ainsi une nouvelle foi la duplicité grotesque du créateur, âme sensible éprise de merveilleux, de beauté, et monstre intraitable, inabordable, insupportable. Car s’il est nécessaire de souligner que Wagner est un Mozart, c’est peut-être bien parce qu’après tout, il pourrait aussi être autre-chose. Mais quoi ? Laiseca d’ailleurs n’est-il pas lui-même et fort à-propos surnommé par ses admirateurs « el monstruo » ? Un monstre « gentil » peut-être, si l’on considère la générosité, l’aménité — certes exacerbée — bref la joie d’écrire qui semble émaner de chacun de ses textes, mais un monstre qui néanmoins sait mordre, et pas qu’un peu, puisque tous les livres de l’argentin aiment à revenir encore et encore sur le sexe sale et tordu, sur la torture, la violence, comme une perpétuelle maximisation d’un réel de foire grand-guignol. C’est au final un souffle indubitablement wagnérien qui ensorcelle le lecteur de Laiseca et bat le pouls de sa fiction. Un souffle à double tranchant. Et ce n’est pas le moindre de ses mérites que de mettre en scène à l’intérieur de ses fictions ce souffle même.

La figure de l’artiste, ou plutôt la figure de l’art comme art dans ou au-delà de l’art, à mi-chemin entre affirmation pure et parodie d’elle-même, est donc omniprésente dans l’univers mythologique débordant de Laiseca, une proposition littéraire qui semble vouloir repousser jusque dans ses derniers retranchements cette vie qui imite l’art chère à Oscar Wilde (un des maitres avoués de Laiseca, avec Poe). Car voici peut-être une définition de ce qu’est le « réalisme délirant » de Laiseca : une extrémisation du réel pour en retirer la substantifique moelle de sa propre parodie, un réel qui évidemment n’est pas seulement celui du quotidien — y compris d’ailleurs quand ce quotidien est tragique comme le furent les années 70 en Argentine — mais qui est aussi celui par exemple d’un exotisme sur-signifié, exacerbé (ici dans Su turno l’Amérique des polars hollywoodiens, ailleurs dans La mujer en la muralla une Chine des paradoxes philosophiques incompréhensibles, des légendes millénaires et des tortures raffinées, ailleurs encore c’est l’Égypte des pharaons ou les histoires de vampires), nourri aux feuilletons populaires, aux histoires qui font peur, aux vieux films historiques de carton-pâte, aux poubelles comme aux grandes heures de la littérature, mais nourri également d’une grande érudition, réelle comme apocryphe, notre auteur — comme nombre d’auteurs argentins de sa génération — ne hiérarchisant jamais entre le factuel et l’invention, la citation de haute volée et l’apparent n’importe quoi, nous laissant nous dépêtrer comme nous le pouvons avec des textes torrentiels que le lecteur doit prendre pour argent comptant. Le baroquisme de Laiseca est plus de l’ordre d’une réjouissante intention de saturation que du texte à clé. Il se fonde avant tout sur une poétique très forte, un style, une langue immédiatement reconnaissable qui nous embarque sans avoir besoin de nous forcer la main, tant l’humour et la verve y règnent en maîtres, moulés dans une oralité d’autant plus forte qu’elle s’assume comme pure perpétration fictionelle. L’oralité, cette impossibilité littéraire, obligeant pour être crédible à être recrée, réarticulée de toute pièce à partir d’éléments épars — argot, tournures de phrases, attitudes, comportements — afin de pouvoir conformer un discours qui — chez Laiseca c’est une évidence — pourra ainsi s’avérer bien plus convaincant que n’importe quelle prétendue retranscription fidèle d’une langue vernaculaire. Mais l’oralité n’est pas la seule force du style ici, d’autres modes d’écriture sont convoqués, aptes à venir projeter une certaine et perturbante distanciation parodiquement objective sur un récit déjà bien perturbé, comme par exemple ces indications insérés entre parenthèses dans les dialogues telles de saugrenues didascalies. La langue est ici fondamentalement digressive comme l’est au fond le livre lui-même, voire la fiction tout entière de Laiseca.

Autour des péripéties et des exactions de nos deux antagonistes, ce sont moult autres anecdotes qui sont développées. Laiseca, c’est certain, est un conteur né, et de chaque anecdote semble dépurer la possibilité de milles autres, il ne faudrait dès lors pas s’étonner que la plupart des livres de l’argentin soient plutôt épais, ce Su turno prenant alors valeur d’exception — galop d’essai dirait-on si le livre n’avait pas déjà toute la puissance qu’auront ceux qui suivront. Une porte d’entrée idéale plutôt. Il ne reste plus qu’à le traduire.

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