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Une machine de guerre contre la peine

Sur La hija de Kheops [Emece, Buenos Aires, 1989]

Par César Aira

Traduction de l’Espagnol : Guillaume Contré

Laiseca est un macroscopiste : il voit les choses en grand format et il les voit de très près. Par exemple l’Histoire, qui est immense et pleine de pyramides, de murailles de Chine, de tours de Babel, de campagnes de Russie et autres démesures du même tonneau. Et plus la chose est grande, plus l’énigme l’est aussi : pourquoi construire une pyramide énorme et très haute ? Pourquoi, plus généralement, faire des énormités ? Pourquoi y a-t-il eu une Histoire ? Ou bien, pour commencer là où il le faut : pourquoi écrire un roman ? Sur ce dernier point, il y a une philologie domestique.

La hija de Kheops (La fille de Kheops) est né d’une anecdote que Laiseca a savourée avec délectation pendant des années. La fille du pharaon, en effet, pour contribuer au financement de la grande œuvre publique entreprise par son papa, a pratiqué la prostitution. En plus du paiement normal pour ses prestations, qui s’en allait former le fond pro-pyramide, elle exigeait de chacun de ses clients le don d’une pierre qui serait destinée à l’élévation de sa propre pyramide. Le meilleur de l’histoire, c’est qu’à la fin de sa vie, elle avait réussi à en élever une, pas aussi grande que l’officielle, mais de dimensions respectables.

Alors qu’il allait commencer à écrire (j’ai été témoin du processus), Laiseca a dû affronter un dilemme qui lui a coûté d’épuisantes réflexions : la Pyramide, ce « grand joyau » qui protégerait l’Egypte pour toute l’éternité, c’était ce que le pharaon pouvait faire de mieux, de cela Laiseca ne doutait pas. Mais pour la faire, il fallait la faire bien, ce qui impliquait un sacrifice prolongé, une génération ou deux d’égyptiens qui vivraient dans la plus grande austérité, sans même pouvoir boire de la bière. La bière était la clé du problème. Durant des mois, dans un bar du quartier de l’Once appelé El Rubi, Laiseca tourna et retourna la question, face à – précisément – de fraîches bouteilles de bière. Les sacrifices valent-ils la peine ? Peut-on vivre sans joie ? Et la vie aboutirait-elle à quelque chose ? Kheops, dans son effort justifié pour être un Mozart, n’aurait-il pas finit par être un chichi [1] ? Un pharaon mystique a-t-il le droit de priver les plus pauvres de ses sujets de ce plaisir ?, se demandait Laiseca, mortellement sérieux, mortellement pensif, son verre de bière en main.

C’étaient des questions bien trop importantes pour y répondre seulement par des mots. Le roman le ferait. Et un jour, voilà que celui-ci était déjà en marche. Après tout, le travail de Laiseca ce n’est pas l’Histoire, mais son opposé, le Bonheur. Laiseca est comme Rousseau (ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau), mais quand l’Histoire à donné à Jean-Jacques l’opportunité de créer un monde, le monde où nous vivons, elle a joué à Laiseca le mauvais tour de faire de lui un créateur de mondes dans un monde déjà fait. Dès lors, la littérature est devenue pour lui une nécessité. Et la littérature chez lui est une machine de guerre contre la peine. S’il ne peut pas construire de Pyramides, il peut en revanche créer des exorcismes, et il sait les faire vraiment grands et vraiment efficaces.

« J’en suis à la page quatre cents, et c’est seulement maintenant que je commence à dire ce que je voulais dire », affirme typiquement Laiseca quand il se met à écrire. Il s’agit là d’une fatalité qui n’admet pas d’exceptions. Avec La hija de Kheops néanmoins, il a eu recours à un truc très efficace pour entrer directement dans le vif du sujet : les quatre cents, ou cinq cents, ou mille pages préalables, c’est Mika Waltari qui les lui a écrites, et ce sont celles qui composent Sinouhé l’Egyptien, son roman préféré. Cela ne devrait pas nous surprendre, car rapprocher lecture et écriture jusqu’à ce que les deux se confondent est peut-être l’opération littéraire par excellence (de plus, Laiseca s’était déjà entraîné avec les Poemas chinos).

La hija de Kheops est une odyssée de la contiguïté. Ce n’est pas seulement la lecture et l’écriture qui s’approchent : tout le reste le fait aussi, depuis l’idée même de faire la pyramide – qui naît d’un rêve, avec la conscience exagérément collée à elle-même – jusqu’à l’amour, en passant par la magie. La contiguïté contamine tout. L’Egypte et l’Argentine s’approchent jusqu’à se toucher, non pas parce qu’il y aurait des anachronismes (il n’y en a pas dans ce roman), mais selon la logique du Bonheur qui rend contiguë la possibilité et l’acte. À partir de là, l’Histoire elle-même s’éclaire : comment autant de ces énormités ont-elles pu voir le jour ? Très facile : parce que quelqu’un a pensé qu’elles étaient possibles. La littérature prend la relève de la réalité, mais sans la supprimer, loin de là. Le « réalisme délirant » de Laiseca est très réel.

Les couples formés par la contiguïté chez Laiseca sont de deux types. En premier lieu, il y a le couple d’amants, la proximité absolue de l’amour, ici magnifiée par l’inceste. En deuxième lieu, le couple formé par le Chef de l’Etat et son Premier Ministre (ou conseiller, ou général, ou grand prêtre). Là, il y a des contiguïtés intermédiaires : le Savoir, le Mythe, l’Histoire. Par contre, le Pouvoir – qui a première vue semble être le thème exclusif de la fiction laisequienne – est en réalité latéral et auxiliaire. Le Pouvoir c’est la volonté (qu’un clochard possède à l’égal d’un empereur), et la volonté n’est rien de plus que le mouvement, que Laiseca envisage toujours comme une stratégie belliqueuse pour atteindre le bonheur. Le bonheur serait, en fin de compte, le rapprochement de tout, la mort des distances, la précipitation de tous les possibles dans l’Evènement. Le temps, alors, disparaîtra, comprimé en un instant édénique où pourront êtres célébrées les noces cosmiques de Kheops et de sa fille. Les années nécessaires à la construction de la Pyramide ne sont rien d’autre que le prix à payer pour le sauvetage du temps, séquestré par tout ces chichis qui ne manquent jamais à l’appel. Et quand tout annonçait austérité, sacrifice et espoir, il s’avère que ces années sont celles du plus intense bonheur. Car dans celles-ci se reflète quelque chose de plus, un futur si lumineux qu’il en devient presque impensable. Les gens sont heureux car ils vont être heureux, et vice-versa. Et quand cette grande géométrie se consomme, quand l’auteure nietzschéenne de l’éternité illumine le joyau du désert… alors Laiseca se tait, avec un sourire mystérieux. Il ne s’est pas proposé de tout dire, loin s’en faut. Et, de plus, il s’avère qu’il n’est plus un adolescent en attente de gloire. C’est un artiste mature, consommé, l’auteur de Los Sorias, un des plus grands romans du XXe siècle, et il n’a plus rien à attendre. Et quant à nous lecteurs, qui avec toute cette affaire nous sommes retrouvés excessivement près de notre désir, que pouvons-nous attendre ? Devons nous attendre quelque chose ? Une seule chose, peut-être : que jamais ne nous manquent les chefs d’œuvres qui renouvèlent notre soupçon de la consommation du temps. Et qui pourrait douter que La hija de Kheops est un chef d’œuvre ?

[1] « Mozart » et « chichi » sont deux concepts centraux dans la cosmogonie laisequienne. Il s’agit bien entendu des notions de bien et de mal, le « Mozart » étant le grand homme, l’artiste génial, par opposition à « l’anti-être » – parfois également nommé « anti-Mozart » – et à ceux qui en subissent l’influence négative, les « chichi ». [NdT]

Ce texte fut originellement publié dans la revue littéraire Babel, Buenos Aires, deuxième année, N°12, octobre 1989, dans la section Livre du mois. Cette revue, à l’existence éphémère et parfois polémique, contribua largement à faire connaître certains des auteurs les plus importants de la littérature argentine contemporaine (Sergio Chejfec, Daniel Guebel, Sergio Bizzio, Luis Chitarroni, Alan Pauls, Martin Caparros…).

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